Les révélations contenues dans l’ordonnance de renvoi le confirment
Affaire de l’autoroute Est-Ouest: implication de plusieurs ministres
Après deux reports successifs, le procès de l’autoroute Est-Ouest s’est ouvert, hier matin, au tribunal criminel de la cour d’Alger. L’audience, qui s’est déroulée sans incident majeur, a été consacrée majoritairement à la lecture de l’ordonnance de renvoi qui a détaillé, à travers les aveux des accusés, l’implication de certains anciens et actuels ministres dans cette affaire.
La matinée est entamée avec l’annonce de la constitution de Me Aziz Brahimi et Me Labdi Chahrazed comme avocats commis d’office en cas de retrait du collectif de défense du principal accusé Medjdoub Chani. Les trois avocats algériens de Chani étaient présents à l’audience. En revanche, on a relevé l’absence du Français William Bourdon et du Luxembourgeois Penning. Le président de l’audience Tayeb Hillali a fait son entrée à 9h30 pour quitter la salle aussitôt, après s’être aperçu que les détenus n’étaient pas encore dans le box. La séance reprend 45 minutes plus tard avec l’appel des accusés, témoins et les parties civiles. On note la défection de 9 témoins dont le fils de l’ancien ministre Abou Djerra Soltani et le directeur de la résidence d’État Hamid Melzi qui, d’ailleurs, ne se sont pas non plus présentés lors des deux précédentes audiences. Après la constitution du tribunal criminel, le magistrat propose la lecture de seulement une partie de l’ordonnance de renvoi, mais un avocat s’y oppose. Le président de l’audience concède, mais se met plus tard dans une colère noire quand il constate que la personne qui a réclamé l’intégral du document a déserté la salle. Il lève alors la séance pour une dizaine de minutes, le temps de retrouver son calme.
Il faut dire que la lecture de l’arrêt de renvoi a absorbé une bonne partie de la journée d’hier. À tel point que l’on peut dire que le procès n’a pas réellement commencé. Quand le magistrat annonce la fin de l’audience et sa reprise le lendemain matin, il restait encore une vingtaine de pages à lire par le greffier sur un total de 150.
“On n’est pas dans un tribunal criminel”
À un moment, le juge interrompt le greffier et lui ordonne de lire “Mohamed Khaled” et non pas “le colonel Khaled”. “On n’est pas dans un tribunal criminel”, dit-il au greffier qui, timidement, répond qu’il ne fait que lire ce qui est écrit dans le document. Me Sidhoum intervient pour rappeler au magistrat que “c’est une violation de la loi que de déformer un arrêt de renvoi validé par la chambre d’accusation”. L’avocat revient à la charge. Le magistrat s'énerve et lui demande de ne pas polémiquer sur cette question. La défense exige que le tribunal lui donne acte. Elle essuie un refus catégorique. Le greffier reprend la lecture du document.
16 accusés, en majorité des fonctionnaires du ministère des Travaux publics et des représentants de consortiums étrangers, sont poursuivis pour corruption, dilapidation de deniers publics, association de malfaiteurs, abus de pouvoir, blanchiment d'argent, non-respect de la réglementation des changes et mouvements des capitaux de et vers l'étranger.
Ils auraient reçu des pots-de-vin versés par des compagnies étrangères en contrepartie de l'attribution des marchés dans les secteurs des travaux publics et des transports. Cela concerne les projets de réalisation de l'autoroute Est-Ouest, le barrage de Kef Eddir dans la wilaya de Tipasa, de tramways et enfin des projets d'ascenseurs à Constantine, Tlemcen, Skikda et Oued Koriche à Alger.
L’arrêt de renvoi, commence par citer Chani qui aurait profité de ses relations à différents niveaux de l’État pour favoriser le groupe chinois Citic-CRCC dans l’appel d’offres du marché de l’autoroute Est-Ouest. La mission de Chani Medjdoub consistait à faire bénéficier les Chinois de “largesses” administratives pour faciliter leur travail en Algérie. En l’occurrence, permettre l’accès au permis de travail, la délivrance de visas ou encore le transfert de petites sommes en devises à l’étranger. C’est l’ex-ministre Abdelatif Benachenhou qui aurait proposé à Chani de prendre contact avec Nasreddine Sacha. Sacha, on le verra au fil de ce procès, a joué un rôle non négligeable dans cette affaire.
Chani reçoit, à croire l’arrêt de renvoi, en contrepartie de la part du groupe chinois, une première somme de l’ordre de 350 000 euros sur les comptes bancaires à Singapour et en Autriche de sa société offshore APM. En date du 7 juillet 2009, il reconnaît devant le juge d’instruction avoir reçu 10 milliards de centimes ainsi que de 30 millions de dollars sur ses comptes en Autriche et à Singapour.
Chani manifeste une disponibilité à rendre les 30 millions d’euros à l’État algérien. Mais le 17 novembre de cette même année, il revient sur ses aveux en affirmant n’avoir reçu que les 10 milliards de centimes dans le cadre d’un contrat de consulting qu’il a signé avec la société chinoise. Chani est, par ailleurs, accusé d’avoir versé des pots-de-vin au colonel Ouazzene dit Khaled de l’ordre de deux milliards de centimes en 2008 (ayant servi à l’achat d’une villa à Oran), suivi de 120 millions de centimes et 70 millions de centimes.
Une commission de 1,25% pour Amar Ghoul
Quant au deuxième accusé, Sid-Ahmed Addou, il affirme qu'il a été l’intermédiaire de l’entreprise française Razel ayant décroché le marché du barrage Tabbellout de Jijel pour 160 millions d'euros. Ce natif de Nedroma, propriétaire d’une entreprise de pêche à Béni-Saf, que l’on présente comme un proche de Amar Ghoul, ex-ministre des Travaux publics, a soutenu que ce dernier a touché, via un de ses hommes de confiance, Tayeb Kouidri, inculpé en fuite, une commission de 1,25% sur le contrat de 6,2 milliards de dollars accordé aux Chinois. Tajeddine Addou soutient aussi que Ghoul l’a chargé de rencontrer à Paris les responsables de l’entreprise française Egis Route afin de négocier des commissions. Ce qui a permis à Egis de remporter la maîtrise d’œuvre du tronçon ouest du projet pour un contrat de 60 millions d’euros.
Interrogé par écrit en septembre 2010, en qualité de témoin, par le juge d’instruction, Amar Ghoul a nié en bloc son implication dans ce dossier.
À croire Sid-Ahmed Tajeddine Addou, Pierre Falcone aurait, lui aussi, empoché 9% des deux contrats (lots centre et ouest) enlevés par le consortium Citic-CRCC.
Les aveux de l’ex-directeur de l’agence des nouveaux projets, Mohamed Kheladi, vont dans ce sens. Kheladi soutient que Pierre Falcone, qui était chargé du groupe chinois Citic en Afrique, percevait jusqu'à 30% sur chaque projet approuvé par l’État algérien et distribuait l’argent aux membres du réseau de lobbyistes constitué autour de lui dès 2005. Il cite dans ce groupe, l’ex-ministre des Affaires étrangères Mohamed Bedjaoui, ses deux neveux, Tayeb Kouidri homme de confiance de Amar Ghoul et Chani Medjdoub.
Il va plus loin en soutenant que 20% de la transaction concernant le projet de l’autoroute Est-Ouest allaient dans la poche de certains responsables. Il révèle, en outre, que le groupe chinois Citic-CRCC a proposé une matière première ne répondant pas aux normes et au cahier des charges de ce projet. En l’occurrence le tuf traité en ciment et les poutres précontraintes au lieu du gravier non traité (GNT) tel qu’il était stipulé dans le contrat.
Le directeur général de Cojaal a, quant à lui, reconnu que son entreprise a mis à la disposition de la direction de nouveaux projets dépendant de l’Agence nationale des autoroutes (ANA), que dirigeait Mohamed Kheladi, 50 lignes et des téléphones mobiles, une quinzaine de voitures et bus, soutenant avoir loué 5 à 6 logements à Alger et 4 autres à Constantine au profit de la même direction qui a bénéficié de la construction d’un bâtiment avec un logement de fonction. Il a souligné que cette bâtisse était prévue par le contrat qui lie sa société à l’ANA.
Quant aux téléphones, il a déclaré qu’ils ont été demandés par écrit par l’ex-directeur des nouveaux projets, qui tantôt l’expliquait comme faisant partie d’une clause liée aux travaux supplémentaires, tantôt à une autre, relative aux mesures d’accompagnement, prétextant que lesdites clauses obligent le maître d’œuvre à prendre en charge ces équipements ou ces services.
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